La magie de la cité nabatéenne de Pétra

Nichée au cœur des montagnes du sud de la Jordanie, Pétra se dévoile comme une vision surréaliste taillée dans le grès multicolore. Souvent décrite comme la huitième merveille du monde, cette cité mystérieuse fascine par sa beauté énigmatique et son architecture spectaculaire qui défie le temps. Aucune description, aussi éloquente soit-elle, ne prépare vraiment le visiteur à l'émotion ressentie lorsque, au détour du Siq, apparaît la façade majestueuse d'Al-Khazneh (le Trésor). Cette première rencontre avec Pétra est invariablement saisissante, presque irréelle. Capitale d'un puissant royaume commercial il y a plus de 2000 ans, la cité rose des Nabatéens raconte l'histoire d'un peuple ingénieux qui a su dompter un environnement hostile et créer un véritable joyau architectural. C'est cette alchimie entre le génie humain et une nature grandiose qui confère à Pétra son caractère véritablement magique.

L'histoire millénaire de pétra et la civilisation nabatéenne

La cité de Pétra, dont le nom signifie "pierre" en grec, possède une histoire riche qui s'étend sur plusieurs millénaires. Avant d'atteindre la grandeur que l'on connaît aujourd'hui, ce lieu fut probablement habité dès la préhistoire. Les premières traces d'occupation humaine remontent à plusieurs milliers d'années, mais c'est véritablement avec l'arrivée des Nabatéens que Pétra connut son développement le plus significatif et son âge d'or. Cette civilisation a su exploiter magnifiquement ce site naturel exceptionnel, transformant un refuge rocheux en une métropole prospère.

Fondation au VIe siècle av. J.-C. et l'émergence du royaume nabatéen

L'histoire de Pétra débute véritablement lorsque les Nabatéens, peuple nomade d'origine arabe, s'établissent dans la région vers le VIe siècle avant J.-C. Originaires de la péninsule arabique, ces anciens nomades étaient initialement des éleveurs de chameaux et des commerçants itinérants. La vallée encaissée de Pétra offrait une protection naturelle exceptionnelle grâce à ses falaises abruptes et son accès difficile, ce qui en faisait un lieu idéal pour s'établir durablement.

Progressivement, les Nabatéens abandonnèrent leur mode de vie nomade pour développer une société sédentaire sophistiquée. Le site fut d'abord occupé par les Édomites avant que les Nabatéens n'en prennent le contrôle et ne commencent à le transformer. L'ancien nom de Pétra, "Reqmu" (signifiant "multicolore"), témoigne de la beauté naturelle du site avec ses roches aux nuances variées allant du rose au violet, en passant par l'orange, le rouge, le vert et le bleu.

Durant cette période fondatrice, les Nabatéens commencèrent à exploiter leur position stratégique sur les routes commerciales reliant l'Orient à l'Occident. Ils mirent en place un système économique basé sur le commerce caravanier et le contrôle des routes marchandes, ce qui leur permit d'accumuler des richesses considérables et de financer le développement de leur capitale.

L'apogée commercial de pétra sur la route de l'encens

Entre le IIIe siècle avant J.-C. et le Ier siècle de notre ère, Pétra connut son apogée. La cité devint un carrefour commercial majeur, située stratégiquement à la jonction des routes reliant la Chine, l'Inde et l'Arabie méridionale à l'Égypte, la Syrie, la Grèce et Rome. Cette position privilégiée permit aux Nabatéens de contrôler le lucratif commerce des épices, de l'encens, de la myrrhe et d'autres produits précieux.

Au plus fort de sa prospérité, Pétra abritait entre 20 000 et 40 000 habitants. La ville s'étendait sur près de 10 km² et constituait le centre d'un réseau commercial rayonnant dans toute la région. Les caravanes chargées de marchandises précieuses faisaient halte à Pétra, où elles trouvaient protection et ressources. Les Nabatéens percevaient des taxes sur les marchandises transitant par leur territoire, source majeure de leurs revenus.

La fortune des Nabatéens reposait sur leur capacité à guider les caravanes à travers le dédale des gorges désertiques, assurant ainsi la sécurité des précieuses marchandises tout en contrôlant les flux commerciaux entre l'Orient et l'Occident.

Cette richesse permit aux Nabatéens de développer une culture sophistiquée, avec un art et une architecture distinctifs qui fusionnaient les influences orientales et occidentales. C'est durant cette période que furent sculptés la plupart des monuments emblématiques que l'on peut admirer aujourd'hui. La cité atteignit son apogée vers l'an 50 de notre ère, avant que les changements géopolitiques ne commencent à affecter sa position dominante.

L'annexion romaine en 106 après J.-C. et la transformation urbaine

En 106 après J.-C., sous l'empereur Trajan, l'Empire romain annexa le royaume nabatéen qui devint alors la province d'Arabie Pétrée. Cette annexion marqua un tournant décisif dans l'histoire de Pétra. Contrairement à d'autres conquêtes romaines, l'intégration de Pétra à l'Empire se fit sans destruction massive ni conflit majeur, permettant à la cité de conserver une grande partie de son caractère original tout en étant transformée par l'influence romaine.

Sous l'administration romaine, Pétra connut d'importantes transformations urbaines. Les Romains apportèrent leur expertise en matière d'urbanisme et d'architecture publique. Ils élargirent et pavèrent la rue principale, qui devint la "Rue à Colonnades", typique des cités romaines. Ils agrandirent également le théâtre nabatéen pour accueillir jusqu'à 8 500 spectateurs et érigèrent un arc de triomphe à l'entrée de la ville.

La période romaine vit aussi l'introduction de nouveaux cultes. Des temples dédiés aux divinités romaines furent construits, coexistant avec les lieux de culte nabatéens. Cette fusion religieuse témoigne de l'adaptabilité culturelle qui caractérisait l'Empire romain, intégrant les traditions locales tout en diffusant sa propre culture.

Malgré ces transformations, Pétra commença progressivement à perdre de son importance commerciale pendant la Pax Romana . Le développement du commerce maritime par les Romains détourna peu à peu les flux commerciaux traditionnels des routes terrestres, affectant l'économie de la cité qui dépendait largement du commerce caravanier.

Le déclin après le séisme de 363 et l'abandon progressif

Un événement majeur précipita le déclin de Pétra : le violent tremblement de terre qui frappa la région le 19 mai 363. Selon les témoignages de l'époque, comme celui de l'évêque Cyrille de Jérusalem, ce séisme détruisit "presque la moitié" de la ville. Les dégâts considérables affectèrent de nombreux bâtiments et une grande partie du système hydraulique sophistiqué qui permettait la survie de la cité dans cet environnement aride.

Ayant déjà perdu une grande partie de son importance commerciale, Pétra ne fut jamais complètement reconstruite après cette catastrophe. La ville continua d'exister mais à une échelle bien moindre. La dernière mention historique significative de Pétra en tant que centre urbain actif date du Ve siècle, dans un texte écrit par Anthénogènes, évêque de la ville.

À partir du VIIe siècle, suite aux conquêtes musulmanes, la communauté chrétienne de Pétra se trouva isolée. La ville connut un bref regain d'intérêt au XIe siècle, lorsque les croisés y établirent quelques forteresses, notamment sur le djebel al-Habis. Ces derniers attribuèrent à Pétra un passé biblique, la reliant au périple de Moïse et des Hébreux.

Après les croisades, Pétra fut progressivement abandonnée par ses habitants sédentaires. Seuls les bergers bédouins continuèrent à fréquenter le site, utilisant les tombeaux rupestres comme abris pour leurs troupeaux ou pour stocker le fourrage. La cité somptueuse fut peu à peu ensevelie sous les sables du désert et sombra dans l'oubli pour plusieurs siècles.

La redécouverte par johann ludwig burckhardt en 1812

Après des siècles d'oubli, Pétra fut redécouverte pour le monde occidental par l'explorateur suisse Johann Ludwig Burckhardt en 1812. Aventurier et orientaliste passionné, Burckhardt voyageait déguisé en marchand arabe sous le nom de Sheikh Ibrahim Ibn Abdallah pour explorer des régions alors peu accessibles aux Européens.

Ayant entendu parler de vestiges extraordinaires dans la région, Burckhardt élabora un stratagème pour y accéder. Il se fit passer pour un pèlerin musulman désireux de sacrifier une chèvre au tombeau du prophète Aaron, situé près de Pétra. Ce subterfuge lui permit de convaincre un guide local de le conduire à travers le Siq jusqu'à la cité antique.

Cependant, son enthousiasme et sa curiosité éveillèrent rapidement les soupçons de son guide. Burckhardt ne put explorer qu'une partie limitée du site, atteignant seulement jusqu'au Palais de la fille du pharaon (Qasr al-Bint). Il fut contraint de quitter précipitamment les lieux, mais cette brève visite lui suffit pour identifier le site comme étant l'antique Pétra mentionnée dans les textes classiques.

Burckhardt consigna sa découverte dans son journal de voyage, mais mourut de la malaria en 1817 au Caire, sans jamais avoir revu Pétra. Son journal fut publié à titre posthume en 1822, révélant l'existence de la cité au monde scientifique européen. Cette publication suscita un intérêt considérable et inspira d'autres explorateurs à se rendre sur place.

En 1828, deux Français, Léon de Laborde et Maurice-Adolphe Linant de Bellefonds, séjournèrent suffisamment longtemps à Pétra pour réaliser 33 dessins détaillés du site. Ces illustrations, publiées en 1830 dans l'ouvrage "Voyage de l'Arabie Pétrée", constituèrent la première documentation visuelle substantielle de Pétra et contribuèrent grandement à faire connaître la cité au public occidental. Depuis lors, Pétra n'a cessé de fasciner les voyageurs, les archéologues et les amateurs d'histoire du monde entier.

L'architecture rupestre exceptionnelle et techniques de construction

L'aspect le plus impressionnant de Pétra réside dans son architecture rupestre unique. Les Nabatéens ont développé des techniques de construction extraordinaires pour tailler directement dans la roche vive des monuments d'une complexité et d'une beauté stupéfiantes. Cette approche architecturale, qui consiste à créer des structures en retirant la matière plutôt qu'en l'assemblant, témoigne d'une maîtrise technique exceptionnelle et d'une vision artistique remarquable. Contrairement aux constructions classiques qui s'élèvent du sol vers le ciel, les monuments de Pétra émergent littéralement de la montagne, comme si la roche elle-même avait décidé de prendre forme.

Le siq et son système hydraulique nabatéen sophistiqué

Le Siq, corridor naturel long de 1,2 kilomètre et principal accès à Pétra, représente bien plus qu'un simple passage. Cette faille géologique impressionnante, dont les parois s'élèvent jusqu'à 80 mètres de hauteur et dont la largeur ne dépasse parfois pas 3 mètres, constituait une défense naturelle idéale pour la cité. Les Nabatéens ont transformé ce défilé naturel en une entrée monumentale et fonctionnelle, témoignant de leur génie en matière d'aménagement et d'ingénierie hydraulique.

Le long des parois du Siq, les Nabatéens ont creusé deux aqueducs parallèles qui acheminaient l'eau depuis les sources environnantes jusqu'au cœur de la cité. Ces canalisations, taillées directement dans la roche ou construites en céramique, étaient régulièrement entretenues et nettoyées pour assurer un approvisionnement constant en eau potable. À certains endroits, des bassins de décantation permettaient de purifier l'eau avant qu'elle n'entre dans la ville.

Pour protéger la cité des crues soudaines, fréquentes dans cette région désertique, les Nabatéens avaient construit un barrage sophistiqué à l'entrée du Siq. Ce système de protection hydraulique comprenait un tunnel de dérivation de 88 mètres qui détournait les eaux de pluie vers une vallée adjacente. Malheureusement, l'effondrement de ce barrage après l'abandon de la cité exposa Pétra aux inondations pendant des siècles. Un nouveau barrage fut finalement reconstruit en 1964, après qu'une crue éclair eut causé la mort de 22 touristes français.

Au-delà de son aspect fonctionnel, le Siq revêtait également une dimension initiatique et cérémonielle. La progression dans ce canyon aux parois colorées, où la lumière crée des jeux d'ombre et de clarté sans cesse renouvelés, préparait psychologiquement le visiteur à la révélation finale : l'apparition soudaine et spectaculaire du Trésor.

Al-khazneh (le trésor) et ses techniques de taille verticale

Al-Khazneh, communément appelé "le Trésor", constitue sans doute le monument le plus emblématique de Pétra. Cette façade imposante de 39 mètres de hauteur et 25 mètres de largeur, taillée directement dans la falaise de grès rose au début du Ier siècle avant notre ère, illustre parfaitement la maît

rise technique remarquable des Nabatéens. Sa création relève d'un véritable exploit architectural et technique qui continue d'émerveiller ingénieurs et archéologues modernes.

L'une des particularités les plus fascinantes du Trésor est qu'il a été sculpté de haut en bas, contrairement aux méthodes de construction traditionnelles. Les artisans nabatéens commençaient leur travail par le sommet de la façade et descendaient progressivement. Cette technique de taille verticale nécessitait une planification méticuleuse et une précision exceptionnelle, car la moindre erreur était irrémédiable dans ce type de sculpture soustractive.

Pour réaliser ce chef-d'œuvre, les bâtisseurs nabatéens utilisaient probablement un système d'échafaudages complexe fixé à la paroi rocheuse. Ces plateformes descendaient au fur et à mesure de l'avancement des travaux. Des traces de ces ancrages sont encore visibles aujourd'hui sur certaines façades inachevées du site. Les outils employés étaient relativement simples : marteaux, ciseaux et burins en métal, mais maniés avec une dextérité incroyable.

Le processus de création du Trésor illustre parfaitement la philosophie nabatéenne qui consiste non pas à dominer la nature mais à travailler en harmonie avec elle, révélant les formes qui semblent déjà exister dans la roche.

La fonction exacte du Trésor demeure mystérieuse. Certains archéologues considèrent qu'il s'agissait d'un temple, d'autres d'une salle d'archives ou d'un mausolée royal. L'hypothèse la plus communément admise est qu'il servait de tombeau à un important roi nabatéen, peut-être Aretas IV (9 av. J.-C. - 40 apr. J.-C.). Des fouilles menées en 2003 ont révélé la présence de tombes dans son sous-sol, renforçant cette théorie.

Contrairement à sa façade ornée, l'intérieur du Trésor est étonnamment sobre, composé de trois salles aux murs nus. Le nom de "Trésor" (Al-Khazneh) lui fut donné par les Bédouins locaux qui croyaient que l'urne sculptée au sommet de l'édifice contenait des richesses fabuleuses. Les impacts de balles encore visibles sur cette urne témoignent de leurs tentatives infructueuses pour l'atteindre.

Les tombeaux royaux et leur fusion d'influences hellénistiques et orientales

Les Tombeaux royaux constituent un ensemble monumental impressionnant, taillé dans la paroi occidentale de la vallée principale de Pétra. Ces façades grandioses, alignées sur une falaise de grès aux teintes chatoyantes, témoignent de l'apogée de l'art rupestre nabatéen et illustrent parfaitement la fusion des influences artistiques qui caractérise l'architecture de Pétra.

Parmi ces monuments funéraires, on distingue la Tombe à l'Urne, la Tombe de la Soie, la Tombe Corinthienne et la Tombe du Palais. Chacun présente des dimensions colossales, atteignant parfois plus de 40 mètres de hauteur. Leur architecture sophistiquée révèle une assimilation créative des styles hellénistiques, alexandrins, égyptiens et mésopotamiens, adaptés aux techniques de taille propres aux Nabatéens et aux spécificités locales.

La Tombe du Palais, la plus imposante du groupe, présente cinq niveaux architecturaux distincts et une façade large de 49 mètres. Sa structure évoque clairement les palais hellénistiques, avec une alternance de frontons triangulaires et arqués, des colonnes corinthiennes et une remarquable richesse décorative. La Tombe Corinthienne, quant à elle, emprunte clairement au style architectural grec, mais l'interprète avec une liberté créative typiquement nabatéenne.

Derrière ces façades spectaculaires se cachent des chambres funéraires relativement simples. Les archéologues ont découvert que ces espaces comportaient généralement plusieurs loculi (niches) creusés dans les parois pour accueillir les dépouilles. Certaines tombes présentent également des banquettes taillées dans la roche, probablement destinées aux rituels funéraires et aux offrandes.

Des analyses récentes ont révélé que ces façades étaient à l'origine recouvertes d'un enduit stuqué peint de couleurs vives, et non laissées avec l'aspect naturel du grès que nous voyons aujourd'hui. Cette découverte change considérablement notre perception de l'esthétique nabatéenne, qui valorisait manifestement la polychromie plutôt que les teintes naturelles de la roche que les visiteurs admirent aujourd'hui.

Ad-deir (le monastère) et les défis de construction en haute altitude

Ad-Deir, communément appelé "le Monastère", représente peut-être l'accomplissement architectural le plus impressionnant de Pétra. Situé à plus de 800 mètres d'altitude, sur un plateau isolé du massif d'Al-Deir, ce monument colossal défie l'entendement par ses dimensions (47 mètres de large et 48 mètres de haut) et par les défis techniques qu'a dû surmonter sa construction.

L'accès au Monastère requiert l'ascension d'un sentier escarpé comprenant plus de 800 marches taillées dans la roche. Cette situation géographique extrême pose une question fondamentale : comment les Nabatéens ont-ils pu concevoir et réaliser un édifice aussi monumental dans un lieu si difficile d'accès ? Le transport des outils, la mise en place des échafaudages et la coordination du travail des artisans représentaient des défis logistiques considérables.

Construit au Ier siècle avant notre ère, le Monastère présente une façade similaire à celle du Trésor, mais dans un style plus sobre et plus massif. Sa structure simplifiée, avec moins d'éléments décoratifs, pourrait s'expliquer par les contraintes liées à l'altitude et à l'éloignement. Néanmoins, la précision de la taille et les proportions harmonieuses témoignent d'une maîtrise technique parfaite.

Contrairement à ce que suggère son nom moderne, Ad-Deir n'était probablement pas un monastère à l'origine, mais plutôt un temple dédié au roi divinisé Obodas Ier. Ce n'est que plus tard, à l'époque byzantine, que l'édifice aurait été utilisé comme lieu de culte chrétien, d'où son appellation actuelle. Des croix gravées sur les parois intérieures attestent de cette réutilisation.

La salle principale du Monastère, excavée dans la montagne, mesure 12 mètres sur 10. Elle présente une abside sur le mur du fond et des niches latérales qui devaient accueillir des statues ou des représentations divines. L'acoustique exceptionnelle de cet espace laisse penser qu'il était également utilisé pour des cérémonies impliquant musique et chants.

L'ingénierie hydraulique révolutionnaire des nabatéens

Le véritable génie des Nabatéens se manifeste peut-être moins dans leurs monuments spectaculaires que dans leur maîtrise exceptionnelle de l'eau. Dans un environnement désertique où les précipitations annuelles ne dépassent pas 15 centimètres, ils ont développé des systèmes hydrauliques d'une sophistication stupéfiante qui leur ont permis non seulement de survivre, mais de faire prospérer une métropole de plusieurs dizaines de milliers d'habitants. Cette prouesse technologique, souvent éclipsée par la splendeur architecturale de Pétra, constitue pourtant l'une des réalisations les plus remarquables de cette civilisation.

Les barrages de régulation et citernes de stockage dans le désert

Face aux conditions climatiques extrêmes du désert jordanien, caractérisées par des sécheresses prolongées et des pluies torrentielles soudaines, les Nabatéens ont développé un réseau complexe de barrages et de citernes. Ces structures ingénieuses leur permettaient de capter, stocker et gérer efficacement chaque goutte d'eau disponible.

Les barrages nabatéens, stratégiquement positionnés à l'entrée des wadis (oueds), servaient deux fonctions essentielles : ils protégeaient la cité des inondations soudaines tout en captant l'eau précieuse pour une utilisation ultérieure. Le barrage principal à l'entrée du Siq était particulièrement sophistiqué, avec un système de déversoir qui dirigeait les eaux excédentaires vers un tunnel de dérivation, préservant ainsi l'accès principal à la ville.

Les archéologues ont identifié plus de 200 citernes et réservoirs dans la région de Pétra, témoignant de l'ampleur du système de stockage d'eau. Ces structures varient considérablement en taille, des petites citernes familiales aux immenses réservoirs communautaires pouvant contenir jusqu'à 24 000 mètres cubes d'eau. La citerne connue sous le nom de "Piscine du Jardin" (Garden Pool) mesurait à elle seule 44 mètres de long sur 22 mètres de large et 7 mètres de profondeur.

Pour maximiser l'efficacité de ces réservoirs, les Nabatéens avaient développé des techniques avancées d'imperméabilisation. Les parois étaient recouvertes d'un enduit hydraulique composé de chaux, de sable et de cendres volcaniques, rendant les citernes parfaitement étanches. Des recherches récentes ont montré que cette formule était similaire au célèbre "opus caementicium" romain, mais développée indépendamment et peut-être antérieurement.

Les canalisations en céramique et les techniques d'acheminement

Le système d'acheminement de l'eau à Pétra représentait un véritable chef-d'œuvre d'ingénierie antique. Pour transporter l'eau des sources et des réservoirs vers les zones habitées, les Nabatéens avaient mis au point un réseau complexe de canalisations qui s'étendait sur plusieurs dizaines de kilomètres.

Les canalisations principales étaient souvent taillées directement dans la roche, formant des rigoles à ciel ouvert ou des conduits couverts suivant la topographie naturelle du terrain. Pour les tronçons nécessitant des matériaux rapportés, les Nabatéens utilisaient des tuyaux en céramique d'une conception remarquablement avancée. Ces tuyaux, fabriqués en sections de 25 à 30 centimètres, s'emboîtaient parfaitement grâce à un système de joints mâle-femelle, assurant une étanchéité optimale.

L'une des prouesses les plus impressionnantes était leur maîtrise des différences de niveau. Pour maintenir un débit constant dans un terrain accidenté, ils avaient développé des systèmes de cascades et de bassins intermédiaires qui ralentissaient l'écoulement de l'eau dans les pentes abruptes, prévenant ainsi l'érosion des conduits. Dans certains cas, ils utilisaient même le principe du siphon inversé pour faire remonter l'eau sur de courtes distances, démontrant une compréhension avancée des principes hydrauliques.

La distribution de l'eau dans la cité était méticuleusement planifiée, avec des canalisations secondaires desservant les différents quartiers et des points d'eau publics accessibles à tous. Des vannes en pierre ou en métal permettaient de réguler le débit et de rediriger l'eau selon les besoins. Cette gestion centralisée de l'eau témoigne non seulement d'une expertise technique mais aussi d'une organisation sociale sophistiquée.

Les systèmes de filtration et de purification de l'eau

Au-delà de la simple collecte et distribution de l'eau, les Nabatéens avaient développé des méthodes avancées pour garantir sa qualité. Leurs systèmes de filtration et de purification représentent un aspect particulièrement novateur de leur ingénierie hydraulique.

Le long des canalisations principales, les archéologues ont identifié de nombreux bassins de décantation. Ces structures permettaient aux sédiments et impuretés de se déposer au fond avant que l'eau ne poursuive son parcours. Certains de ces bassins comportaient plusieurs compartiments, créant un processus de filtration en plusieurs étapes. L'eau passait successivement d'un bassin à l'autre, devenant progressivement plus claire.

Des analyses récentes ont également révélé la présence de filtres composés de couches de sable, de charbon de bois et de graviers de différentes granulométries. Cette technique, étonnamment similaire aux méthodes modernes de filtration, témoigne d'une compréhension empirique sophistiquée des processus de purification naturelle. Les Nabatéens avaient également remarqué les propriétés antiseptiques de certaines plantes locales, comme le laurier-rose, qu'ils utilisaient parfois dans leurs systèmes de filtration.

Pour préserver la fraîcheur de l'eau, les Nabatéens avaient conçu des citernes partiellement ou totalement souterraines, profitant de l'inertie thermique du sol. Certains réservoirs comportaient même des systèmes d'aération soigneusement conçus pour maintenir la circulation de l'air tout en évitant l'évaporation excessive, un équilibre délicat dans un climat désertique.

L'irrigation des jardins suspendus et des terrasses agricoles

Contrairement à l'image actuelle de Pétra comme une cité rocheuse au milieu d'un paysage aride, la ville antique était remarquablement verdoyante. Grâce à leur maîtrise de l'eau, les Nabatéens avaient transformé la vallée en une oasis luxuriante, avec des jardins suspendus et des terrasses agricoles qui rappelaient ceux de Babylone.

Pour créer ces espaces verts, ils avaient aménagé un ingénieux système de terrasses retenues par des murs de soutènement. Ces plateformes artificielles étaient remplies de terre fertile transportée depuis les plaines environnantes et enrichie de compost organique. L'irrigation de ces terrasses s'effectuait via un réseau de canaux secondaires dérivés du système hydraulique principal.

Les Nabatéens avaient développé des techniques d'irrigation sophistiquées, adaptant les méthodes mésopotamiennes et égyptiennes à leur environnement spécifique. Ils utilisaient notamment l'irrigation par inondation contrôlée pour les grandes surfaces et l'irrigation au goutte-à-goutte pour les plantes plus délicates.

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